"….Le lieu de la performance était d’une taille respectable, également utilisé en salle de cinéma, avec des sièges incroyablement confortables dans lesquels on pouvait s’effondrer après un bon dîner, ce que nous avons fait. L’idée de base est que Michel Devillers joue du saxophone - tenor et soprane - en improvisant sur une bande son (sans doute de lui) pendant que Lutina Pensard - de manière à la fois réactive et synchrone, peint sur une toile en face de nous, les deux réagissant à l’imagination de l’autre. Pendant une période déterminée à l’avance d’environ 40 minutes...la surprise fut - pour un vieux routier comme moi - que ça fonctionnait vraiment bien, à la fois visuellement et au niveau de l’ambiance créée.
Lutina se met en face de la toile. Michel met son casque et prend son ténor. La bande son s’enclenche. Une intro électronique plutôt abstraite mais chaude avec des nappes de cordes, avec de temps en temps un son plus aigu de charengo qui donne un soupçon de parfum sud américain, en même temps que le sax commence à jouer en direct et que Lutina initie une ligne jaune et quelques courbes ondulantes qui définissent la structure. Les premières minutes, avec les sonorités (probablement au synthé) des cordes et la sonorité pleine et chaude du ténor m’ont rappelé un ancien album de Stan Getz “Focus” - enregistré avec la collaboration de l’arrangeur/compositeur Eddie Sauter….
Nous sommes assez rapidement embarqués et le sax commence à pulser en rythme et dans les harmonies, il développe en douceur l’harmonie jusque là tranquille. Maintenant de la peinture noire, la bande son évolue en rythmes légèrement plus appuyés qui vont osciller entre timbres de tablas indiennes et nuances sud américaines dont j’ai déjà parlé. Une synthèse de musique globale qui pourrait être fade mais qui fonctionne vraiment suffisamment bien pour permettre au sax de dynamiser magnifiquement l’ensemble tout du long. Lutina est maintenant en train de peindre une ligne verticale de “kundalini” (énergie vitale intérieure) en écho au mouvement musical...
D’un bout à l’autre de la performance, il y a une ambiance musicale détendue, presque bucolique, avec diverses références à l’Orient et à l’Occident qui apportent une couleur “world music” sur laquelle vient couler sans heurts le phrasé et le timbre plus jazzy du sax. D’autres moyens simples contribuent à donner le rythme, la diversité et aussi une unité à la fois structurée et souple. Par exemple, une pédale de basse obsédante – noire/croche/noire ou quelque chose d’approchant, - plus staccato et syncopé que ma description laisse entendre - une pédale de basse donc donne un ancrage et en même temps un doux swing. Au milieu de la performance, la peinture semble devenir pâteuse avec un certain manque de définition, qui va être résolu de manière intéressante en “pistant” presque la façon dont nous allons toujours faire renaître notre attention, par ci par là, mais pendant un bon laps de temps.
La batterie va et vient, ajoutant une richesse rythmique...quelques chouettes passages de basse doubles cordes, à nouveau les tablas...le tableau commence à prendre une tournure plus intéressante, plus complexe, des couleurs de terre mises en forme par l’artiste. Michel passe au sax soprane. Les tablas font écho au mordant de la note la plus aigue qu’une cornemuse orientale peut donner.
Tout ceci sans hâte mais sans longueur, facile et décontracté et cependant relevant l’habileté des artistes. Jeu très propre qui, bien que pas aussi abrasif et chromatique qu’une improvisation en musique contemporaine peut l’être, retient l’attention tout du long, et cela vient en partie du jazz à travers les intentions du sax et le phrasé jazz mais pas le jazz en tant que tel, ce qui offre une facilité d’accès donnée avec habileté et chaleur. Quelques traits de blanc en plus et puis fin de la performance et une dernière touche, la toile est maintenant divisée en 16 carrés et chacun vendu 50 euros pièce.
Par dessus tout, la musique s’harmonise avec la peinture et vice versa...C’est fait avec intelligence et une rigueur subtilement masquée qui étaye la création en cours..."